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Au Pays d'Elles

Du Trauma de l'Enfance à la conquête de soi

CHAPITRE 7 - Il y a peut-être quelque part

« Pour me comprendre, il faudrait savoir qui je suis, il faudrait connaitre ma vie, il aurait fallu au moins ce soir, pouvoir surprendre le chemin d’un de mes regards, triste mais tendre perdu dans le hasard… »

Cette chanson, merveilleuse chanson écrite par Michel Berger… ces mots que j’aurais aimé poser sur une des pages blanches de mon ordinateur, sont là, et moi, j’écoute Véronique les interpréter avec cette façon si délicate et sensible qu’elle donne à l’oreille de ceux qui s’y reconnaissent… autant que moi.

Nous sommes aujourd’hui le dimanche 20 septembre 2020. Je me suis levée avec cette envie irrépressible d’écrire. Parce qu’il y a peut-être quelque part un bonheur que je suis en droit d’accepter pour moi, Parce qu’il y a peut-être quelque part une vie que je pourrais aimer et à laquelle je pourrais croire.

Parce qu’hier soir, j’ai longuement parlé au téléphone avec mon ami Sylvain. Cet ami – moi, je dis qu’il est mon ange gardien, mon âme-sœur, le frère que je ne n’ai jamais eu – je lui ouvre depuis le mois d’avril 2019 toutes mes confidences. Arrivé sur mon chemin de route par hasard, resté grâce à cet amour qu’il me donne sans aucune attente de retour. Je sais qu’il m’aime. Je l’aime aussi. L’amour est là, dans cette offrande que l’on se donne à deux, dans le partage, l’amour le vrai, sans doute un grand amour, vous comprenez un grand amour, sans sexe, une amitié. Cet homme est le grand frère que j’ai toujours rêvé d’avoir, mais il est plus que çà. Un ange tombé du ciel pour moi, rien que pour moi.

Je lui envoie un message sur Messenger, il est presque minuit. Il me répond, ça ne va pas ? j’écris un bof, je suis trop conne et lui de suite Pff, n’importe quoi, Appelle-moi.

« — Ton problème Nathalie, c’est que tu es encore la petite fille violée. Alors tu reproduis dans tes histoires avec les hommes le schéma de cette petite fille. Je ne vais pas te faire de la psychanalyse à deux balles, consciemment tu crois t’en être libérée, mais ton inconscient lui tient encore la main fermement, et il refuse de la lâcher. Alors coupable tu es, coupable de ce viol. Ton gros souci, c’est cette culpabilité que tu portes, alors qu’à l’époque tu n’étais que victime.

— Oui, mais je ne suis plus une victime… Je refuse depuis bien longtemps ce statut de victime.

— Certes, mais ton inconscient te maintient dans ce schéma, à ton insu. Tu cherches donc à te punir, te salir, au travers de relations presque sado-maso avec des hommes qui te maltraitent parce que tu es la petite fille coupable. Tu veux un mec gentil, mais celui-là, tu dis que tu vas t’emmerder avec… et oui ! Avec un homme gentil, attentionné, aimant, tu deviendrais estimable n’est-ce pas ? Mais estimable à tes yeux, tu ne l’es pas ! Tu ne te donnes pas le droit d’être la femme merveilleuse que tu es. Tu ne te donnes que le droit d’être maltraitée car c’est ce que tu crois mériter. Tu n’es plus cette petite fille, Nathalie, aujourd’hui, tu es cette femme qui attend ta permission de vivre. Tu ne fais qu’exister, respirer – même mal -, manger – pas assez -, faire de l’exercice physique – souvent trop -, mais vivre, oui vivre, c’est une toute autre histoire.

— Mais ça fait des années que j’écris cette histoire…

— Oui, tu remplis des pages dans tes romans, dans lesquels tes héroïnes, Nahéma, Pauline, Mèl se libèrent de leurs prisons intérieures. Elles réussissent ce que toi, tu te refuses. Alors la bonne question, ce serait : Pourquoi et dans quel but ? Tu es la seule à pouvoir trouver les réponses. »

Sylvain m’écrit souvent : Tu es une merveille de femme, ne l’oublies jamais.

Alors, je m’endors avec ces mots aussi doux que la caresse d’un Cupidon dont la flèche atteindrait mon cœur, lui octroyant enfin sa préférence à l’amour de lui-même.

« Pour me comprendre, il faudrait savoir le décor de mon enfance… »

Ce décor, bien avant l’inceste, avant le viol, avant la fin de mon enfance, a été l’illusion, un trompe-l’œil d’une cellule familiale. J’ai été élevé par ma nourrice jusqu’à mes onze ans. J’ai beaucoup de gratitude pour cette période de ma vie car, au-delà du fait que ma nourrice n’était pas ma mère, son mari, pas mon père, leurs enfants, pas ma vraie fratrie, ils ont constitué un socle de valeurs humaines essentielles. Grâce à ce lien affectif qui m’a unie à cette famille, j’ai inscrit dans mes cellules qu’il existe des liens non toxiques et « normaux » dans certains noyaux familiaux. On ne peut faire la différence entre deux choses, que si l’on a expérimenté ce qui les distingue. J’écris que cette famille que je nomme « nourricière » a été un trompe-l’œil parce qu’elle était payée pour me garder, parce qu’elle n’a jamais pu s’autoriser à me considérer comme un membre à part entière de cette cellule, parce que je suis restée « la fille d’une autre famille » sans vivre « au sein et aux soins de cette autre famille », parce que tout me paraissait être une parade, des artifices mis au service d’une pseudo éducation de remplacement. Ce n’était peut-être pas la réalité. C’est ma vision, ce que moi, j’ai inscrit de ces quelques années d’enfance. Je m’y suis adonnée pour ma part avec sincérité, sans déguisement, et j’ai aimé cette famille que je considérais comme mienne malgré le fait indéniable qu’elle ne l’était pas puisque je ne constituais qu’une pièce rapportée, un gagne-pain.

Le lien était là, et j’ai tenté de le maintenir même après leur déménagement. J’avais alors onze ans, et ce départ d’eux a été une fracture dans mon chemin de vie. Une fracture mais en même temps, le bonheur total de retrouver ma place auprès de ma mère. J’avais attendu tellement longtemps ce moment ! Ma mère pour moi toute seule !

Quelle erreur !

Jamais je n’ai eu une Maman. Elle appartenait à son Mec. « Son Mec à Elle qui lui parlait d’aventures ». Son « Mon Dieu, mon Dieu, laissez-le-Moi, mon Amoureux ».

J’ai onze ans, je débarque dans un nouveau foyer, un noyau de deux individus que je ne connais que d’apparences pour ne les avoir fréquentés que peu souvent. Il faut se méfier des apparences…elles peuvent être trompeuses mais elles peuvent aussi cacher des perles. Moi, j’ai cru aux perles. Parce qu’elles sont infiniment plus douces à l’âme que la réalité. Cependant, devenir sage, c’est aussi se confronter à cette réalité.

Quelquefois, il est trop inquiétant, voire menaçant pour l’esprit de faire face aux choses qui l’impactent.

J’ai toujours onze ans, je suis allongée dans mon lit. Je me souviens parfaitement, ce sont des lits superposés et je dors dans celui du bas. Le Mec de Maman, donc celui censé être mon beau-père, entre dans ma chambre sans frapper. Ce n’est pas très grave mais cela constitue déjà un irrespect à mon intimité. Sur les murs de ma sphère privée – pas si privée -, il y a des posters de Cloclo partout, mon idole. Podium, mon magazine préféré. La revue pour ados par excellence. J’aime beaucoup aussi Sylvie Vartan, Johnny, Françoise Hardy, Dalida… et bien-sûr je pleure à chaude larmes, le 11 mars 1978, lorsque j’apprends le décès de Claude François. Ce n’est pas un lundi au soleil, c’est un samedi aux trombes de larmes. Cependant, aujourd’hui, nous sommes en 1975. Je ne me souviens plus du mois, ni de la saison. Peu importe d’ailleurs, ce qui me reste de cet instant est un temps suspendu, une expérience proche de celle de hors-corps. Je sais exactement ce qu’il s’est déroulé, je n’ai absolument rien oublié de ce chaos, et je peux vous assurer que j’ai quitté mon corps pour observer cette scène traumatique. Le choc émotionnel est tel que je préfère me dissocier, sans doute pour me préserver de la folie. Je parle ici de l’aliénation mentale et non de cette petite folie, qui me poursuit depuis l’enfance, agrémentant ma vie de légèreté salutaire. Me voilà, dans l’incompréhension totale de ce qu’il m’arrive, déroutée et incapable de mettre un sens aux gestes de cet homme. Incongrus. A l’époque, mon vocabulaire ne trouve aucun mot pouvant résumer cette tragédie. Je me quitte, pour tenter d’oublier la souffrance psychologique imposée à ma jeune âme innocente. Cependant, je pense qu’il m’aurait fallu une force mentale herculéenne pour empêcher la terreur de pénétrer mon cœur. Depuis, la peur est installée, la peur et son lot de co-équipiers, dont je vais vous raconter l’histoire tout au long de ce livre. Je ne sais pas si je dois mettre des mots sur ce qu’il s’est passé dans ma chambre ce jour-là ou s’il est mieux de vous laisser imaginer ? Je fais le choix de mettre les mots sur des images que je vous laisse imaginer.

 Souvent, on associe le VIOL à la pénétration. « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. »

Qu’en est-il de l’homme qui, calmement, et sans brutalité physique, pénétré ma chambre, descend ma culotte, pose sa langue sur mon sexe, puis sort de ma chambre sans un mot, s’en retourne à ses occupations comme s’il venait simplement d’acter un geste quotidien sans importance ?

La réponse pour la justice est que ce n’est pas un viol.

La réponse pour la victime est tout autre.

Pour la comprendre, il faudrait savoir la résonance de ses désaccords. La victime est possédée, puis elle est dépossédée. Transpercée, submergée, infiltrée.

 

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