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Au Pays d'Elles

Du Trauma de l'Enfance à la conquête de soi

CHAPITRE 6 - Si Baudelaire l’a écrit

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. »

« Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

Assise sur les marches du palais, moi, je l’attends. Je crois que toute une vie, je l’attendrais. Parce que sans lui, je ne peux vivre, je ne peux être moi, entière, intense, vraie. Sans lui, comment pourrais-je qualifier mon existence en ce monde ? Mon existence de femme. Je ne suis pas une princesse charmante, je ne rêve pas du Prince Charmant. Ma vie de femme, éprouvée, je la veux amoureuse, je la veux précieuse, telle un trésor, telle une étoile ; telle la nuit aussi, la nuit profonde, endormie de tes bras, entourée de toi, de tout ce que tu voudrais me donner, mais que tu ne sais me donner, ton petit cœur d’enfant blessé me parle, je le sais, je le vois, de ton regard au mien, je te devine.

Parce que moi aussi, j’ai fait la traversée des océans, des déserts, des cieux, et dans l’immensité du monde, je l’ai cherché ce regard. Tu sais ces yeux de mère, conquérants, angéliques, presque amoureux. Ce puit d’amour qui se tourne ailleurs, ailleurs et loin de moi, moi, gamine, le chagrin enfermé, si bien emprisonné qu’il a fait de moi, un demi-siècle de vide.

Et toi, Papa. Ton regard à toi. Je ne sais pas si je l’ai autant attendu. Vous m’avez manqué. Vous deux, mes parents divorcés, mes parents cassés d’un passé que je ne connais pas. Est-ce un pardon que j’aimerais vous donner en offrande ? Un pardon pour le manque, pour cette distance qu’entre vous et moi, vous avez ordonné, alors que petite et sans défense, de vous, je ne voulais qu’amour. Je ne voulais qu’Amour, celui que l’on écrit avec un A. En quête de lui, j’avance, forte aujourd’hui, de ma fragile attente.

A quatre ans, je suis figée. De peur. Mes deux priorités divines se quittent ; moi, je me quitte un peu aussi. Que reste-t-il de cette union dont je suis née ? Que reste-t-il de moi, et mes questions dans l’air, comme des ballons autour de moi, des papillons ou des oiseaux sans ailes, des incompréhensions scotchées, qu’à fond perdu, éperdue, je tente encore quelquefois, de comprendre. Où suis-je dans ces moments terribles de l’existence, totalement seule et sans explication logique ? En suis-je coupable de votre désamour ?  De tes colères, Papa, en suis-je coupable ? Je suis haute comme trois pommes, je lève mes yeux embués, je vous implore, cessez tout ça, cessez ces mots, ils me torturent. Trop petite pour encaisser, trop en enfance pour une défense. J’absorbe, j’avale, j’ai mal. Dans mon monde à moi, j’innove, j’invente, je me terre. Je sais que tout vient de là. De vous deux. Que de moi, si minuscule, intruse, vous avez instauré une loi du silence. Le cœur silencieux des enfants qui murmure la peur. Le chuchotement aux portes de l’enfer. Plus qu’un gazouillis, plus soutenu qu’un soupir, un sanglot. Presque qu’un cri qui se restreint, se tord, se meurt d’attentes. Un étouffement de vie. Un silence qui réduit la voix, éteint la lumière, engouffre le désespoir, fais de la musique intérieure une réticence d’émotions.

Souvent les parents, sans en être conscients, font porter aux enfants le poids de leur séparation ; l’enfant cherche à maintenir de manière artificielle l’image de ce couple, qui lui procurait la sécurité affective intérieure. Ce rêve évanoui, synonyme d’abandon, l’enfant peut le vivre comme une tragédie personnelle, entamant sérieusement sa propre capacité à former des relations de qualité. Un divorce n’est jamais anodin pour le cœur d’un enfant, car pour lui, le deuil de cette cellule familiale est une épreuve traumatisante. Entre alors en jeu, les sentiments de culpabilité, honte, colère, et nostalgie. Ça fait beaucoup pour un tout petit cœur. Ça a fait beaucoup pour mon tout petit cœur malmené.

De mon crâne à mes doigts de pieds coure une fêlure ; de cette fêlure coule une cascade d’amour. Autrefois, chute de larmes, aujourd’hui cataracte de rires. Je suis une brèche vivante, entaillée de mille cicatrices. Ces fractures composent la femme que je suis devenue, je ne m’imagine pas autrement qu’avec. Elles sont mes tatouages, les empreintes indélébiles du chemin de ma vie. Je ne pense pas que l’on puisse oublier, enterrer, enfouir les cauchemars de son cœur ; on ne fait que composer au mieux pour être heureux. On apprivoise cette version de nous qui nous a construit, on pose nos pas discrets sur notre eldorado, ce lieu de délices et de douceurs si chers à notre âme.  Puis, de manière subreptice, incognito, les confidences d’un temps passé nous sifflent au cœur que rien n’est jamais acquis, rien ne pourra jamais disparaître. Ça cingle d’un coup sans qu’on n’ait rien demandé, sans que l’on ne puisse rien contrôler.

Je me suis longtemps demandé quoi faire avec ces moments-là, quoi faire de mes déroutes. Aujourd’hui, je les accueille avec toute la bienveillance dont je sais faire preuve aux autres. Je m’accorde le droit d’aller mal, le droit d’être imparfaite. Je m’accorde mes désaccords. Oui, il m’arrive d’être incohérente, plusieurs dans un seul corps, de vouloir tout et son contraire, désirer les bras d’un autre parce que seule je m’insupporte, demander de l’aide, ces S.O.S. en instance de cris d’amour. Coincée dans un insurmontable flot d’émotions. Ça ne dure plus. Plus comme avant. Ça ne dure que le temps d’une digestion. Je m’écroule aussi vite que je me relève. Je ne vais pas me flageller toute ma vie de fonctionner ainsi. Je m’accepte dans toute ma globalité, dans ce moi-m’aime, moi aime moi, moi-même. Il y a beaucoup de moi. Parce qu’il y a eu tant de l’autre. Tant de place donnée pour n’être pas, ne pas naître. Il ne suffit pas de sortir du ventre de sa mère, de crier sa première mélodie, de gesticuler ses premiers désirs, pour signifier sa naissance. Non, pour certains êtres humains dont je fais partie, s’accorder sa permission de naître prend toute une vie. Il est bien compliqué de se l’octroyer l’approbation de soi, l’harmonie de sentiments, de pensées entre soi et soi. Qu’en est-il de ce pacte bien souvent sournois, que l’on passe avec cet autre, cet inconnu, tortionnaire, dictateur qui mène à la baguette nos émotions, pire nos actes ?

Cette longue venue au monde est la trame principale de mon deuxième roman « Permission de naître ».

« Si moi aussi, je jouais un rôle crucial ? Me faufilant sur terre, arpentant les chemins de mon existence, subodorant l’esquisse d’un bonheur, contribuant à celui de mes parents…

Si durant ces neuf mois d’ébauche dans le ventre de ma mère, cet antre douloureux d’ambivalences, j’avais enfin touché à l’essentiel de cette longue venue au monde ? »

J’ai donné la parole à Timothée, ce fœtus qui durant neuf mois va parcourir le difficile cheminement de tout être humain, à la recherche de ce qui pourrait donner à la naissance une raison valable de s’inscrire en ce monde. Je parle ici « du véritable lieu de naissance, celui où l’on porte pour la première fois, un coup d’œil intelligent sur soi-même. » Marguerite Yourcenar.

Je suis persuadée aujourd’hui que ce regard intelligent sur soi-même est lié de manière intime, aux regards que notre enfance nous a concédé. Ce lien confidentiel que nos parents nous ont consenti. Parce que la vie a mis sur ma route des personnes démunies de cette offrande, en attente perpétuelle de ce cadeau non prodigué lorsque si petit, le besoin d’être regardé tel un don du ciel, habille le cœur d’une importance capitale. J’ai vu dans les comportements de ceux que je ne nomme les errants de l’amour, le vide absolu laissé par cette carence. J’ai vu les efforts déployés pour être enfin regarder. Pour combler cette privation contenue tant d’années, devenue frustration, insoutenable et intolérable non-satisfaction des demandes somme toute compréhensives d’être considéré.

Et parce qu’il y a chez moi, le trou béant laissé par ce non-regard accordé, j’ai compris aujourd’hui en quoi cette quête incessante de moi-même est ma résilience.

Car si je n’apprends pas à déposer ce fardeau, je resterai lourde de mes chagrins de petite fille. Si je ne détourne pas mon propre regard de cette gamine qui crie famine, les mains tendues vers l’inaccessible étoile, je ne serai jamais femme. Je ne comprendrai jamais pourquoi mes attentes me font si mal, ni pourquoi le désert affectif où je me perds si souvent, est ma destination de prédilection.

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