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Au Pays d'Elles

Du Trauma de l'Enfance à la conquête de soi

CHAPITRE 5 - I am what I am

« Je suis comme je suis, je suis mon propre ouvrage, alors viens par ici, hue-moi ou ovationne-moi, c’est de mon univers dont je veux retirer un peu de fierté, mon univers et ce n’est pas un endroit où je veux me cacher ».

« La vie ne vaut rien jusqu’à ce que tu puisses dire, je suis comme je suis ».

Ta vie est là, tu ne sais pas pour combien de temps… un laps de temps qui pourrait en l’espace d’une minute faire que ton corps bascule dans l’autre monde. Voilà, on le sait bien que la mort nous frôle à chaque instant, pourtant on évite avec grand soin de s’y frotter, que cette réalité s’en aille loin, très loin de nous, qu’elle aille faucher ailleurs, ôter les étincelles, éteindre la lumière chez les autres mais pas ici. Moi, je me dis que je vivrai très vieille. Que je serai centenaire, et que de toute façon, même si je venais à quitter ce monde, je lui survivrais parce que c’est ma façon à moi de ne plus avoir peur, parce que je reste persuadée que la mort enfante une autre vie dans laquelle, j’avancerais pas à pas, paisiblement, continuant ce chemin commencé, parcouru, apprentissage continuel de la liberté d’être. Peu importe que je croie à la vie après la mort, oui j’y crois, encore plus fort je crois qu’il m’est essentiel de vivre avant que de mourir… à cette vie-là. Je n’ai pas signé de contrat, je n’ai rien lu et approuvé, il n’y a pas de garantie, et pas de remboursement. Ça ne fait pas si longtemps que je pense ainsi, à vraiment poser ma tête sur le billard, chevaucher le terrain du risque de vivre ma vie.

Auparavant, je ne risquais rien sauf mourir. Aujourd’hui, je risque tout y compris vivre. Ce livre est un hymne à la vie. A l’amour de la vie. J’ai déjà beaucoup écrit sur la souffrance, sur l’émotion de la souffrance, ce lien qui m’a semblé être durant toutes ces années, le seul à pouvoir combattre mes démons. Je ne savais pas fonctionner autrement qu’en ayant mal. Cela se nomme du masochisme, à vouloir se lyncher à y prendre un plaisir de dingue. Parce que franchement si je n’y avais pris aucun plaisir, je ne comprends pas comment cela aurait pu durer aussi longtemps.

Au départ, je pleurais seule dans mon berceau, dans le noir où me laissait ma nourrice, ma première remplaçante de Maman, qui elle-même m’avait abandonnée là. Ça se crée dans ces moments d’abandon le désespoir. La perte de l’espoir. La certitude qu’on n’y pourra rien même à hurler des larmes de tristesse, même à crier sa mère de sanglots ligotés. J’ai appris dès ces premiers instants l’existence en lambeaux. Des morceaux déchirés de moi, en haillons, défroquée, j’ai de mon petit corps frissonnant déjà de peurs, appris l’insoutenable, mais néanmoins bien tangible, vérité. Celle à laquelle j’allais chercher à m’extraire, me dissimuler derrière des faux-semblants, et me persuadant pourtant dans toute l’incohérence de mes agissements, que je la rattraperais un jour, cette vérité et que je lui tordrais le cou. Ce bébé proclamant déjà ce droit à l’attention qu’on va lui soutirer, on me l’a raconté. Je ne me souviens pas de cette période durant laquelle de mes quelques mois de naissance à mes deux ans, j’assimilais mes pleurs à l’absence de ma mère, mon père, ces deux essentiels si peu présentiels. Je construisais peu à peu ma prison intérieure, de murs d’enfance oubliée. Parce qu’on oublie très vite qu’on est un enfant lorsque les manques nous volent la légèreté, devenant alors trop pesant à nous déplacer comme un petit être de chair et de sang, pur et confiant. Plus rien n’est innocent. Plus rien du petit n’est petit. Tout devient comme un géant insaisissable, que de ses doigts minuscules, l’enfant tente d’apprivoiser.

Des milliers de choses j’ai tenté d’apprivoiser ; pour de nombreuses, j’ai réussi une adaptation convenable. La seule que je n’ai jamais vraiment domestiquée, c’est cette espèce d’autre, une étrange version de moi, avec laquelle la cohabition prenait des tournures de scènes de ménage, à l’image de ces couples tordus de s’aimer de manière impitoyable, à en perdre tout sens de cette valeur de vie cruciale : le respect.

Ce respect, je l’ai perdu lorsque petite fille, dans l’attente interminable d’un hypothétique retour de ma mère, je pissais de rage dans un gobelet de brosses à dents. Un chien, ça pisse pour marquer son territoire, une sorte de communication pour se faire comprendre des autres chiens. Moi, je n’avais pas de territoire à marquer, je n’avais pas de territoire tout court. Chez ma nourrice, ce n’était pas chez moi, chez moi, c’était chez l’autre. Pourtant, ce jour-là, j’ai déposé mon urine dans un verre que j’ai laissé volontairement trôner sur le lavabo. Ça m’a valu une belle engueulade, la honte en supplément. La honte et l’incompréhension de cet acte loufoque, dont la symbolique m’échappait totalement à l’époque. Le désir d’être vue ? Entendue ? Unique ? Ou bien que ma nourrice en colère, désappointée, me redonne à ma mère ?

« Reprenez votre chien madame, il est mal éduqué ». Le chien est resté dans sa niche. Jusqu’à ses onze ans. Entre temps, ses parents ont divorcé, il avait quatre ans. Coupable, il s’est senti. Coupable de cette désertion entre ces deux êtres, unis dans sa conception, désunis dans son éducation.

Les enfants ne comprennent rien aux divorces de leurs parents. Si ce n’est qu’ils ne seront plus leur seul centre d’intérêt fondamental en commun. Ce n’était pas mon cas, je n’étais pas fondamentale. Aux yeux de personne. Déjà très encline à la victimisation, si petite et si victime, je m’amusais à me torturer l’esprit.

Il y a deux notions importantes qui m’ont poursuivies jusqu’à mes cinquante-cinq ans : la VICTIMISATION et la CULPABILITE.

Victime de mon enfance désertée, de mes parents déserteurs, de mon désert affectif.

Coupable de ne pas avoir été suffisamment à la hauteur pour que Maman ait le désir de me garder près d’elle plutôt que de se délester de moi en nourrice. Parce que ça s’appelle vraiment du délestage : un gommage presque total de sa responsabilité d’être mère, pour une simplification entière de sa vie de femme. Elle s’est soulagée d’un fardeau trop encombrant pour sa réussite sociale, professionnelle et amoureuse. Allégée de ce qui aurait pu lui alourdir son entrée triomphante dans la vie de l’homme qui allait devenir pour moi le plus lourd des fardeaux que j’ai porté, à m’en esquinter le corps, l’esprit et le cœur.

La victimisation et la culpabilité sont deux poisons anti-vie. Lorsque l’on traine ça avec soi, on ne peut que continuer à ne jamais vraiment se rencontrer, se faire face, se dire « hey, ça va toi ? cool la vida ? », être comme on est et s’aimer ainsi. Mission impossible. Même si je sais que je ne sais pas grand-chose, je sais que ces deux instances sont impitoyables au royaume de la quête de soi. Ces deux-là construisent les murs de la prison intérieure dans laquelle on va se retrancher, tout le temps, parce que tout simplement – mais ça, on ne le comprend pas immédiatement et sans riposte -, il est plus confortable de se victimiser, et de se flageller !

Alors bien sûr lorsqu’on est enfant, on ne fait que subir sans rébellion possible sauf contre soi-même. On s’invente des histoires que l’on va se raconter pour se rassurer, on devient les héros des contes de fées, on fabrique des protections, on résiste à l’appel du bonheur car il n’est pas pour nous. Ado, ce n’est guère mieux, voire pire. Les chamboulements amènent de nouvelles perturbations, les hormones font leur travail, on en veut au monde entier, mais surtout pas aux bonnes personnes… bien souvent nos parents ou figures parentales, ces instances placées bien au-delà du piédestal où on les a posées, très, très haut sur l’échelle de l’amour, de l’attente d’amour, du manque d’amour. Perso, j’ai eu une fâcheuse tendance à idéaliser, admirer, certaines personnes qu’il m’aurait fallu diaboliser. J’ai continué à le faire majeure et vaccinée. Je n’avais pas conscience de la réalité, j’étais dans le DENI. J’ai incarné le déni très longtemps, trop. Jusqu’à mes quarante ans environ, où pour la première fois, j’ai ouvert les yeux sur mon histoire ; ça m’a claqué le bec, remué le ventre, étripé le cerveau, un alien est venu d’un coup envahir mon espace vital, j’étais sous le choc. Je vous raconterai ça plus tard. La deuxième fois où je suis tombée de l’arbre, de la branche où je m’étais confortablement installée, j’avais cinquante-cinq ans, en mars 2019. Mais ça aussi, je vous le raconte plus tard. Pour le moment, j’ai quatre ans, mes parents divorcent, ma mère a rencontré ce que moi, je nomme, l’enfer et sa clique. Ce qu’elle nomme l’homme de sa vie.

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