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Au Pays d'Elles

Du Trauma de l'Enfance à la conquête de soi

CHAPITRE 2 - Comme une lettre à la poste

C’est cette phrase que je retiens de ma venue en ce monde : Comme une lettre à la poste. Est-ce que cela a conditionné mes propres accouchements ? Je ne sais pas, mais toujours est-il que mes enfants sont nés sans difficulté, et relativement vite. Ma mère m’aurait-elle avalée puis digérée aussi facilement et rapidement qu’une boite aux lettres aspire le courrier qu’on lui confie ? Est-ce que j’ai disparu dans les oubliettes de son instinct maternel dès lors qu’elle a rencontré son prince charmant… pas charmant… du tout… mais suffisamment quand même pour faire l’affaire à l’écho de ses attentes ?

Ma mère. Qu’est-il donc arrivé à cette femme sur son chemin de vie pour qu’elle accepte ce destin, le sien, sans sourciller, dans un déni total de ses manques, de ses souffrances ?

Parce que j’en suis convaincue, au crépuscule de sa vie « terrestre », elle a eu un moment de chaos insurmontable, mais qu’elle a comme toujours nié. Une femme forte ma mère, une femme de pouvoir, une chef d’entreprise, une wonder woman moderne très en avance sur son temps. Même si elle a traversé les années de la libération sexuelle, cette révolution incarnée par l’évolution des mœurs et les changements importants des comportements sexuels, ma mère avait une ouverture d’esprit exceptionnelle sur la sexualité. Exceptionnelle n’est sans doute pas le mot approprié. Dysfonctionnelle, et sans aucun tabou. Tordue ?

J’aurais aimé en savoir plus sur elle ; je n’en connais que quelques bribes glanées çà et là, de mon père essentiellement, de ma grand-mère Rosalie. Un peu d’elle aussi, les rares fois où elle m’a parlé de son cœur et de son âme.

De son enfance en Algérie, entre deux frères et deux parents loin, très loin, de composer le tableau idyllique de la vie de couple équilibrée, entre une femme et un homme qui s’aiment, se le prouvent chaque jour qui passe, amoureux, main dans la main, pour le meilleur et pour le pire. Pour certains, c’est surtout pour le pire… Alors, il est évident que les transmissions psychiques transgénérationnelles interviennent d’une façon ou d’une autre, dans ce que le petit être qui pousse son premier cri à la naissance deviendra lors de cette grande aventure qui sera la sienne, sans vraiment être la sienne, tout en étant persuadé qu’il s’agit de la sienne. Et c’est là tout le sens que prend la quête infinie de soi. Faire le ménage devant sa porte. Nettoyer, balayer, lessiver, panser, guérir, renaître à soi. Se reconstruire avec un socle solide, des murs droits, un toit étanche ; se construire une maison intérieure où tout nous semble bien à sa place, un abri, nid douillet, dans lequel nos états intérieurs pourront trouver réconfort et sécurité. Habiter une maison qui ne nous correspond pas et dans laquelle on ne sent pas en osmose, ce serait comme être un animal qui ne vit pas dans son territoire. J’aime bien utiliser cette métaphore de la maison, car les images sont bien plus parlantes parfois que les mots.

Par exemple, mais ce n’est valable que pour moi, lorsque je rentre dans une maison où le ménage laisse à désirer, où les objets trainent partout, où le regard ne sait plus donner de la tête tant le désordre est omniprésent, je me sens totalement perdue. Dans une jungle cernée d’animaux sauvages, je n’ai qu’une envie, déguerpir à toute allure, me sauver de ce lieu inadapté à mes besoins, ou bien il monte en moi comme une pulsion irrésistible de tout ranger, de rendre sain cet endroit qui manque de confort à mes yeux. C’est très intéressant de faire cette métaphore de l’habitation avec notre construction identitaire.

« L’individu répète et projette dans sa maison ce qu’il vit intérieurement », a écrit le psychanalyste Alberto Eiguer. Vous pouvez imaginer assez facilement la pagaille que ça peut être en nous, corps, cœur et âme, lorsque rien n’est à sa place, lorsque l’inconscient gère tous nos actes et comportements, lorsque ce coin du monde nous est totalement étranger, lorsque des cadavres ont pris place dans chaque placard, lorsque les émotions n’ont aucune place où se reposer.

Alors voilà, je suis née comme une lettre à la poste, d’un ventre maternel où, durant neuf mois, j’ai – j’en suis intimement convaincue -, perçu qu’il me faudrait ne pas être dérangeante, me faire petite, presque invisible, pour que Maman puisse vivre la vie qu’elle pensait, à tort (de cela, je suis aussi convaincue) être « cette vie » qui ne ressemblerait en rien à celle de ses parents, construire ce modèle de couple « différent, presque une anomalie » qui serait à la hauteur de son besoin d’aimer et d’être aimée. Au nom de cette identification à ce modèle familial qu’elle a remis en question, ma mère s’est aliénée dans un tout autre modèle, dans lequel elle n’était pas à sa place. J’ai des certitudes ? Oui, quelques-unes. Parce que j’ai vu dans le regard de cette femme, au crépuscule de sa vie, le désenchantement, ce jour où elle a su. Elle a su qu’elle n’avait vécu qu’un leurre. Exactement comme moi, de nombreuses années plus tard. Schéma répétitif transgénérationnel. Peu importe que cet instant n’ait duré que quelques secondes, comme une étoile filante qui se consume dans le ciel sans que l’on ait véritablement le temps de l’apercevoir. Moi, je pense que cet instant lui a fait l’effet d’une météoroite et que cette collision l’a impactée si fort qu’elle en a décidé de se laisser mourir.

A quel moment fait-on le choix de se laisser mourir à soi ?

Lorsque l’on décide de ne jamais devenir ce que l’on est et que l’on continue d’être ce que l’on n’est pas. La véritable mort est là. Marcher à côté de ses pas. Regarder dans le sable se dessiner l’empreinte de ses pieds, mais ne pas créer soi-même ce dessin. Alors, la première vague efface l’empreinte sans qu’on ait le temps d’en comprendre le sens. « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ». Ces mots du peintre Francis Picadia, si joliment chantés par Jane Birkin, me font penser qu’il est là, le sens à trouver lorsque l’on se fuit sans cesse.

Après quoi court-on dans cette évasion de soi ? Qu’espère-t-on trouver de mieux ? Une herbe plus verte ailleurs ? Parce que celle qui pousse à l’intérieur n’est que de la mauvaise, une herbe à la repousse incessante, envahissant chaque recoin de notre intimité, chaque parcelle de notre être, chaque coin de ce paquebot qu’est notre corps, perdu au milieu des flots, la nausée au bord des lévres et ce besoin irrépressible de s’auto-saborder par peur de tomber dans les mains d’un ennemi potentiel. Je me fuis de peur de me sauver. J’ai une trouille absolument dingue, irraisonnée de me sauver. Si je me sauve, qu’adviendra -t-il de moi ? La vérité sur qui je suis vraiment est-elle si effrayante que je ne puisse pas l’affronter ? Sans doute vu que j’ai passé la moitié de ma vie à me fuir. Il me reste l’autre moitié pour apprendre à accepter cette présence à moi, sans le vide, le néant, le gouffre, le manque, la peur, l’angoisse, toutes ces choses qui ont fait que justement je craignais la rencontre.

Si je n’avais été qu’une lettre à la poste, tout aurait été simple. J’étais un colis piégé. A l’intérieur, ça faisait boum. A l’extérieur, ça faisait comme un très joli paquet cadeau.

Ma mère a mis au monde une très jolie poupée le 19 avril 1964. On ne voit rien de ce qu’il se passe dans le cœur des enfants parce que ce cœur regarde ses parents l’aimer ou bien le déchiqueter, avec cet amour fou criant d’espoir ou de désespoir. Et c’est ainsi que l’on grandit de travers lorsque les cris d’amour restent dans le silence du cœur.

Je ne suis pas la seule à avoir poussé dans le silence glacial des attentes d’amour. Je ne suis pas la seule dont les fêlures sont profondes, quelquefois béantes, avides et assoiffées, d’autres fois refermées, cicatrisées, et repues. Le monde est rempli d’âmes en équilibre précaire. Ce fil tendu sur lequel nous avançons, c’est la façon que nous avons d’être uniques dans le lien que nous entrelaçons avec la vie.

« Le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle qu’on fait contre le destin qui nous est imposé. » Albert Camus

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